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Le taux sans risque, la référence de tous vos placements
Publié le 29 août 2026 · 6 min
C’est la grandeur à laquelle tout se compare, et la plus mal comprise : ce n’est pas un chiffre, c’est une courbe — et il y en a une par devise.
Le taux sans risque est le rendement exigé, pour une échéance et une devise données, d’un placement dont le remboursement est tenu pour certain : en pratique, celui de l’État de référence de la devise. Pour le très court terme, chaque devise s’est dotée d’un taux de référence au jour le jour calculé sur des transactions réelles et publié par sa banque centrale : l’€STR pour l’euro, calculé par la Banque centrale européenne sur les emprunts en blanc des banques de la zone euro, et le SOFR pour le dollar américain, calculé par la Federal Reserve Bank of New York sur des opérations de pension garanties par des titres du Trésor. Retenus comme références sans risque de leur devise par convention de place, ils ne sont pas pour autant identiques dans leur construction : l’un n’est pas garanti, l’autre l’est. Ce n’est pas une valeur unique mais une courbe, avec un taux par échéance. Sa fonction est de servir de plancher à tous les autres rendements : un placement porteur de risque doit offrir en plus une prime — de crédit, de liquidité, d’illiquidité, de marché actions —, sans quoi personne n’aurait de raison de le préférer à un prêt certain. Le rendement attendu d’un actif s’écrit donc comme la somme du taux sans risque de sa devise et des primes que ses risques justifient. Tout mouvement de ce taux déplace ainsi, de proche en proche, le prix de tout le reste.
Une courbe, échéance par échéance
Prêter jusqu’à demain et prêter jusqu’à dix ans ne se rémunère pas de la même façon. La courbe des taux relie ces échéances entre elles et traduit ce que les intervenants attendent de la trajectoire des taux courts, augmenté de ce qu’ils exigent pour immobiliser leur argent plus longtemps. Sa forme se déforme au fil du temps : elle peut monter avec l’échéance, s’aplatir, s’inverser. La conséquence pratique est directe. Comparer un placement à cinq ans au rendement d’un support au jour le jour n’a pas de sens : la référence pertinente est le taux sans risque de la même échéance que l’engagement examiné.
La prime de risque s’additionne, risque par risque
À partir de ce plancher, chaque risque se paie séparément et s’additionne. Le risque de crédit, d’abord : prêter à une entreprise plutôt qu’à un État suppose un supplément de rendement, l’écart de taux, qui s’élargit quand la solvabilité de l’émetteur se dégrade ou quand l’aversion au risque augmente. Le risque actions ensuite : le rendement attendu d’un investissement en actions se compose du taux sans risque et d’une prime pour l’incertitude sur les résultats — c’est la charpente du modèle d’évaluation des actifs financiers. Le risque d’illiquidité enfin : immobiliser un capital plusieurs années sans possibilité de sortie, comme dans un fonds de private equity ou une SCPI, se rémunère par une prime supplémentaire.
L’intérêt de cette décomposition est qu’elle rend un rendement affiché lisible. Devant une promesse de revenu, la seule question utile est de savoir ce que rapporte, à la même échéance et dans la même devise, un placement dépourvu de risque, puis de mesurer l’écart. Cet écart est le prix des risques pris. S’il est mince, la rémunération ne compense pas grand-chose. S’il est très large, il faut identifier lequel des risques justifie un tel supplément — et vérifier qu’il n’est pas simplement mal évalué.
Comment il descend jusqu’à vos produits
- Les livrets réglementés : leur rémunération résulte d’une formule fixée par voie réglementaire et révisée périodiquement, qui tient compte des taux de marché à court terme et de l’inflation. La transmission y est donc administrée et décalée dans le temps.
- Le fonds en euros : son rendement reflète la moyenne d’un stock obligataire constitué au fil des années. Il suit le taux sans risque avec un retard considérable, à la hausse comme à la baisse.
- Le crédit immobilier : son taux se construit à partir du coût de la ressource longue de la banque, majoré de sa marge, du coût du risque et de l’assurance emprunteur. La référence est la partie longue de la courbe, pas le taux directeur du moment.
- Les obligations d’entreprise : leur rendement est le taux sans risque de même maturité augmenté de l’écart de crédit propre à l’émetteur. Deux titres au rendement identique peuvent ainsi correspondre à des risques très différents.
- L’immobilier locatif : le rendement locatif exigé se compare toujours au rendement obtenu sans risque. Lorsque ce dernier monte, un immeuble ne conserve son attrait qu’en offrant davantage — donc en coûtant moins cher à loyer inchangé.
- Le non coté : il en dépend deux fois. Le taux sans risque entre dans l’actualisation qui sert à valoriser les participations, et il détermine le coût de la dette utilisée dans les opérations à effet de levier, donc le prix que les acquéreurs peuvent payer.
Autant de taux sans risque que de devises
Chaque devise a sa propre courbe, reflet de sa politique monétaire et de sa dynamique d’inflation. Un placement réputé sans risque dans une devise ne l’est pas pour qui dépensera dans une autre : le remboursement est certain dans la devise du titre, il ne l’est pas une fois converti. Un écart de rémunération entre deux devises ne constitue donc pas un gain acquis. Sur les marchés, le prix des opérations de change à terme intègre précisément cet écart, si bien que le supplément apparent de rendement se retrouve, symétriquement, dans le taux de conversion futur.
Pour un expatrié, la règle de lecture qui en découle est simple à énoncer et rarement appliquée : le taux sans risque pertinent est celui de la devise dans laquelle vos dépenses futures seront réglées. Si vous prévoyez de rentrer en France et d’y acheter votre résidence, votre référence est la courbe en euros, quelle que soit la devise dans laquelle vos revenus sont versés aujourd’hui. L’article « Le risque de change du patrimoine expatrié » traite la conséquence de ce principe sur l’allocation, et « La duration d’un patrimoine » explique comment lui associer la bonne échéance.
Les limites de l’expression « sans risque »
L’expression est une convention de calcul, pas une garantie. Trois réserves l’accompagnent. La première tient à la revente : un titre d’État à échéance lointaine ne présente pas de risque de défaut, mais sa valeur varie tous les jours, et un porteur contraint de vendre avant l’échéance peut encaisser moins que son investissement. La deuxième tient à l’inflation : ce qui compte pour le pouvoir d’achat est le rendement net d’inflation, et un rendement nominal positif peut recouvrir une perte réelle — la distinction entre taux nominal et taux réel, formalisée par Irving Fisher, se vérifie avant chaque décision. La troisième tient à l’émetteur lui-même : la solvabilité d’un État est une hypothèse de marché, révisable, et non une loi de la nature.
Références citées
Taux de référence au jour le jour publiés par les banques centrales — €STR (euro), SOFR (dollar américain) · Modèle d’évaluation des actifs financiers (MEDAF) — travaux de William Sharpe, John Lintner et Jan Mossin sur la prime de risque · Irving Fisher — distinction entre taux d’intérêt nominal et taux d’intérêt réel · Parité des taux d’intérêt couverte — formation des cours de change à terme · Formule de rémunération des livrets d’épargne réglementée fixée par voie réglementaire
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le taux sans risque ?
C’est le rendement obtenu, pour une échéance et une devise données, en prêtant à une contrepartie dont le remboursement est tenu pour certain — en pratique l’État de référence de la devise, et pour le très court terme les taux au jour le jour publiés par les banques centrales, comme l’€STR pour l’euro ou le SOFR pour le dollar américain. Il ne s’agit pas d’une valeur unique mais d’une courbe comportant un taux par échéance.
Pourquoi le taux sans risque influence-t-il tous les autres placements ?
Parce qu’il sert de plancher au rendement exigé. Tout placement comportant un risque doit rapporter davantage, faute de quoi il n’aurait aucune raison d’être préféré à un prêt certain. Le rendement attendu d’un actif se décompose ainsi en un taux sans risque et une série de primes correspondant aux risques pris : crédit, actions, liquidité, illiquidité. Quand le plancher se déplace, l’ensemble des rendements exigés et donc des prix se déplace avec lui.
Comment le taux sans risque atteint-il un livret ou un fonds en euros ?
Par deux chemins différents. La rémunération des livrets réglementés résulte d’une formule fixée par voie réglementaire, révisée périodiquement, qui tient compte des taux de marché à court terme et de l’inflation : la transmission y est administrée et décalée. Le rendement d’un fonds en euros reflète pour sa part la moyenne d’un stock obligataire constitué sur plusieurs années, ce qui le fait suivre les taux de marché avec un retard important, à la hausse comme à la baisse.
Y a-t-il un seul taux sans risque dans le monde ?
Non : il y en a un par devise et par échéance. Un titre réputé sans risque dans une devise ne l’est pas pour qui dépensera dans une autre, puisque le montant remboursé reste soumis à la conversion. L’écart de rémunération entre deux devises se retrouve d’ailleurs dans le prix des opérations de change à terme, ce qui neutralise en grande partie le supplément apparent de rendement.
Un placement sans risque peut-il faire perdre de l’argent ?
Oui, de trois façons. Vendu avant son échéance, un titre d’État à maturité longue peut valoir moins qu’à l’achat, sa valeur variant avec les taux. Net d’inflation, un rendement nominal positif peut correspondre à une perte de pouvoir d’achat. Enfin, la solvabilité d’un émetteur souverain est une appréciation de marché, susceptible d’être révisée. L’expression « sans risque » désigne une convention de calcul, pas une garantie.
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Rédigé par Stéphane Molère, Président d'Éthique et Patrimoine — page relue le 2026-08-29 — les règles citées sont celles en vigueur à cette date.